Oh My Buddha

Blog Yoga

Ma meilleure amie

Un jour de sortie d’école, alors que je n’avais encore que trois ou quatre ans, je marchais à pas trottant en direction de la voiture, suivie de près par ma maman. A quelques mètres de moi se trouvait Mel, une de mes grandes copines de classe, elle aussi en route vers la maison. En découvrant chacune la présence de l’autre, nous avons éclaté de rire et nous sommes rapprochées pour entamer l’un de ces interminables bavardages dont nous avions déjà le secret, révélant alors à nos mères respectives une amitié dont elles ignoraient encore l’existence. J’ai gardé imprimé dans mon esprit le premier regard, mais surtout le sourire à la fois complice et attendri qu’elles ont échangé avant de devenir, comme leurs filles, les meilleures amies du monde.

Les années qui ont suivies ont été les plus belles de ma vie. Je passais tout mon temps avec Mel… Des après-midis passionnants à jouer aux poupées, que nous mettions en scène dans des situations rocambolesques, prophétisant au même instant ce qu’allait être nos propres vies. Nous étions tellement fascinées par toutes ces histoires que nous nous levions même la nuit pour essayer d’en découdre avec les intrigues abracadabrantes qui jaillissaient de notre imagination, chacune suivant attentivement le script de l’autre. Je me souviens même avoir fait prononcer à Ken des mots volés à Jacques Brel pour séduire l’héroïne de mon histoire, devant une Mel éberluée : « c’est tellement romantique… ».

Pendant ce temps, nos mères refaisaient le monde dans le salon avec une telle conviction que nous étions régulièrement interrompues par leurs rires éclatants. Aussi incroyables fussent les histoires que nous faisions vivre à nos poupées, elles étaient bien fades à côté de ce qu’avaient vécues nos mères, de vraies beautés aux caractères bien trempés : l’une échappée de sa Grèce natale contre la volonté de son père pour suivre l’amour de sa vie en France, l’autre ayant grandi dans une famille provençale typique et atypique, un peu échevelée mais dont tout le monde se disputait la présence tellement elle était drôle et fascinante. Tout allait bien encore, ou presque, à cette période…

Puis le papa de Mel est décédé brutalement. Sa maman s’est retrouvée terriblement seule. Mes parents ont divorcé. Ma mère a sombré dans l’alcool. J’ai n’ai plus vu mon père pendant longtemps. Tout cela la même année. Depuis la chambre de mon amie, où nous trouvions refuge chaque week-end, nous n’entendions plus vraiment le rire de nos mères. Cependant, tout comme leurs filles, elles avaient au moins chacune l’épaule de l’autre pour se consoler. Et une super plâtrée de Carbonara à partager ensuite : le rituel hebdomadaire sur lequel nous ne faisions jamais l’impasse.

Entre les moments de détresse de ces années là, nous avions quand même partagé d’inoubliables instants de joie, peut-être même les plus intenses. Notamment ce jour de l’an, le premier depuis que nous avions chacune « perdues » nos pères. Nous avions dansé comme des forcenées, l’une devant l’autre, oubliant tout le reste jusqu’au petit matin. Nous n’avions que faire des garçons de notre âge qui, ce soir-là, nous regardaient, littéralement en pamoison devant le feu qui nous habitait si jeunes déjà. Il faut dire que la Macarena avait bien aidé… Pour nous, ces rythmes endiablés étaient le début d’une grande révolution. Une révolution qu’on a vécue ensemble : celle des Spice-Girls – à cause de qui j’ai demandé à ma mère, devant une Mel tout aussi avide de réponse, c’est quoi une fellation maman ? Mais aussi la télé-réalité, le loft, Loana – que nos mères nous empêchaient de regarder, avant de finalement se joindre à nous sur le canapé pour suivre les quotidiennes de Castaldi. Nous étions consternées et fascinées à la fois par notre propre génération.

De ces sombres mais merveilleux jours, il y eut aussi ces vacances improbables dans la capitale, où nous étions parties en vadrouille toutes les quatre. De passage à Disneyland, nous sommes montées, plus vaillantes que jamais, à bord du Space Mountain. Oui oui, avec nos mères ! Après tout ce que nous avions vécu, ce n’était pas trois pauvres loopings dans le noir qui allaient nous effrayer… Quoi que. Ce jour-là, j’ai été saisie par la force tranquille d’Aname, la maman de mon amie, toujours tirée à quatre épingles et glamour au possible, dont le brushing n’avait pas bougé d’un centimètre sur la photo que nous avions récupérée au sortir de l’attraction. Elle était classe en toutes circonstances et contrastait fortement avec ma mère, qui ne ratait jamais une occasion de se faire remarquer et d’amuser la galerie par ses nombreuses extravagances. La palme lui est sans doute revenue ce jour où, prise d’une soudaine bouffée de chaleur, elle avait saisi des deux mains le col de son pull-over pour le déchirer d’une traite, alors que nous étions à la table d’un restaurant en plein Boulevard Haussmann. Elles étaient si différentes, mais jamais dans le jugement. Toujours prêtes à rire de la sophistication de l’une, et de la folie de l’autre.

Nous avions d’ailleurs toutes deux bien hérité de nos mères. Mel était d’une beauté rare, la peau légèrement caramélisée, un visage pareil à celui d’une déesse, encadré d’une chevelure or, le corps fin et gracieux. Elle parlait le grec et le français impeccablement, et rédigeait les dissertations les plus incroyables que je n’ai jamais lues – j’ai souvenir d’un texte sur l’esclavage absolument bluffant, qu’elle avait écris simplement parce qu’elle « s’ennuyait » entre deux heures de cours. Aussi belle et brillante fusse-t-elle, je n’ai jamais senti l’once d’une rivalité – ou alors rien de bien méchant. J’étais au contraire en totale admiration devant cet ange descendu du ciel pour être mon ami.

L’adolescence est arrivée. Mel et moi prévoyons de faire le mur, d’épouser en secret les garçons qui désormais nous courraient après, de devenir riches grâce à nos carrières imaginaires de modèles pour Elite Paris. Mais finalement, j’ai surtout souvenir de nuits à regarder des films débiles sous la couette en gloussant, et de cigarettes au thym qui nous faisaient mourir d’étouffement alors que nous pensions être super « badass » à les fumer derrière les cyprès de son jardin. Nous avions toujours des projets incroyables et mettions des heures à nous préparer, tellement excitées à l’idée de sortir et de faire tourner les têtes. Mais de nos sorties, je me souviens surtout d’Aname qui, au moment de nous déposer lorsqu’on ouvrait les portières, nous disait toujours : « attention aux bites ! », pour ne pas écorcher la voiture. J’ai toujours ri de cette façon drôle et habile qu’elle avait de nous mettre en garde contre la gente masculine. Finalement, on a vite abandonné le projet de faire la guerre à nos mamans. La vie avait déjà été tellement compliquée que nous n’avions pas envie de nous créer davantage d’ennuis. Au contraire, nous rêvions plutôt déjà d’être femmes, belles et rebelles, émancipées, pour refaire le monde librement comme l’avaient fait nos mères, avant et après que leurs vies ne s’écroulent.

Puis le destin… L’université, les déménagements, le boulot. Nous avons pris des chemins différents mais cette amitié là, ainsi que celle des deux femmes qui nous avaient mises au monde, a façonné toutes les autres qui ont suivies.

Depuis toujours j’ai cette vision que les femmes ne sont pas des rivales, ce sont des louves, des lionnes, qui vivent en meutes, guidées par les âmes solidaires qu’elles sont au plus profond de leur être. Ce sont elles qui font et défont le monde. J’ai aussi cette vision que la beauté n’est pas extérieure, elle est dans la façon que nous avons de nous soutenir les une les autres. Je crois aussi que les amitiés qui nous autorisent à être fragiles, vulnérables, sont celles qui nous permettent de devenir les femmes fortes que nous sommes.

J’ai revu Mel après plusieurs années sans s’être croisées. Ce soir-là, nous avions discuté pendant des heures et j’ai été marquée par une chose. Elle était devenue avocate et moi, de mon métier de journaliste je venais d’opérer un virage vers le Yoga. Nous avions donc été dans des endroits très différents, avec des gens issus de milieux différents, dans des pays différents… Et pourtant, nos histoires étaient exactement identiques. Nous vivions les mêmes choses, avec la même intensité, les mêmes enjeux, les mêmes problématiques. Et je suis convaincue que ce n’était pas seulement parce que nous avions grandi ensemble…

Nous sommes toutes des sœurs. Et un lien invisible, plus grand que tout le reste, nous unit les unes aux autres. Un lien féminin, rond, sacré, doux, puissant. Je suis certaine que, même si vous considérez peut-être encore qu’il y a des rivales autour de vous, même s’il vous arrive parfois de vous sentir menacée en présence d’une autre femme, vous sentez cette force tranquille dont je vous parle. Cette solidarité, cet élan d’amour et de compassion qui nous relie chacune les unes aux autres lorsque nous sommes dans le cœur, qui aime inconditionnellement, et non dans l’égo qui ne fait que se comparer en oubliant ce qu’il y a de plus grand que lui. C’est dans cette unité, cette douceur, cette écoute et ce soutien-là, que la révolution paisible dont certains sages parlent déjà, ce mouvement spirituel de femmes, pourra réellement prospérer.

Love u mon Mérou.

3 Comments

  1. Alex
    24 janvier 2017

    Et les hommes dans tout ça?

    • Virginie
      7 février 2017

      Je suis bouleversée d’émotion(s) en vous lisant ce matin. Ca me fait un bien fou ! Merci et belle journée à vous

  2. Lolli
    5 février 2017

    C’est un texte magnifique, bravo ! Oui à l’amitié ! 🙂

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Une image bien sympa est normalement à cette place. Actualise la page ça va le faire.Je m'appelle Laura, je fais du Yoga dans le sud de la France, à Paris et à Bali. Ici, je partage avec vous mon univers, tantôt cosmique, tantôt comique, tantôt les deux. J'aimerais beaucoup qu'on se rencontre ! Rendez-vous ici pour dérouler ton tapis avec moi.
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